La véritable première ligne du vieillissement n’est pas institutionnelle. Ce sont tes voisins.
suite au témoignage bouleversant d’un médecin confronté au décès d’une personne âgée retrouvée seule chez elle pendant la canicule m’a profondément interpellé. Au-delà de l’émotion suscitée par ce drame, il m’a surtout rappelé une conviction qui mûrit en moi depuis longtemps : la véritable première ligne du vieillissement n’est pas institutionnelle. Ce sont tes voisins.
La canicule ne crée pas l’isolement. Elle le révèle. Elle agit comme un révélateur de toutes les fragilités qui existaient déjà : une personne qui oublie de boire, une autre qui n’a plus la force de sortir faire quelques courses, une troisième qui n’ose plus demander de l’aide, ou tout simplement quelqu’un qui ne voit plus personne pendant plusieurs jours. Dans ces moments-là, nous pensons naturellement aux médecins, aux services d’aide à domicile, au CPAS, aux pompiers ou à la police. Tous jouent un rôle indispensable et leur engagement mérite d’être salué. Pourtant, une évidence s’impose : aucune institution ne peut être aussi proche d’une personne âgée que les personnes qui vivent autour d’elle.
Avant qu’il ne soit trop tard…
Nous cherchons souvent des solutions complexes à des problèmes immenses. Pourtant, il arrive que la première réponse porte simplement le prénom de la personne qui habite à quelques mètres de chez nous.
Le voisin est souvent le premier à remarquer qu’un volet reste fermé plus longtemps que d’habitude, qu’une boîte aux lettres déborde, qu’une personne ne sort plus dans son jardin ou semble inhabituellement fatiguée. Cette vigilance n’a rien d’intrusif. Elle est simplement le fruit d’une vie de quartier où l’on se connaît suffisamment pour se préoccuper les uns des autres.
La plupart des drames ne surviennent pas brutalement. Ils sont souvent précédés de petits signes que seule une présence de proximité permet de percevoir.
Ce que les voisins de ma maman m’ont appris
Cette réflexion ne vient pas seulement de l’actualité. Elle est née de ce que j’ai vécu avec ma maman.
Pendant longtemps, je n’ai probablement pas mesuré tout ce que les voisins représentaient dans son quotidien. Mon frère, ma sœur et moi étions présents, bien sûr, mais comme dans beaucoup de familles, chacun avait son travail, ses obligations et sa propre vie. Lorsque les besoins de notre maman sont devenus très importants au cours des dernières années de sa vie et durant les dix ou quinze années qui ont précédé cette période, lorsque les premiers petits signes du vieillissement apparaissent et que l’on commence à avoir besoin d’un peu d’aide sans être réellement dépendant, ce sont souvent les voisins qui ont constitué cette première ligne de solidarité.
Ce n’est qu’après coup que j’ai véritablement découvert tout ce qu’ils avaient fait pour elle. Au détour d’une conversation, j’apprenais qu’un voisin lui rapportait régulièrement quelques courses. Une voisine passait prendre de ses nouvelles. Quelqu’un l’emmenait lorsqu’il allait au magasin ou à la pharmacie. Un autre l’aidait pour une petite réparation, sortait une poubelle ou prenait simplement le temps de discuter quelques minutes avec elle.
Pris séparément, chacun de ces gestes paraît presque insignifiant. Pourtant, mis bout à bout pendant des années, ils deviennent une formidable chaîne de solidarité qui permet à une personne âgée de continuer à vivre chez elle, dans son village, en conservant ses habitudes, sa liberté et surtout sa dignité.
Une solidarité discrète, mais irremplaçable
Ma maman avait aussi son caractère. Elle savait demander un service avec un naturel désarmant. Il lui arrivait parfois de transformer un coup de main ponctuel en une habitude. Avec le recul, cela me fait sourire. Certains voisins ont sans doute parfois eu un peu de mal à lui dire non.
Mais jamais cela n’a effacé la bienveillance qui existait entre eux.
Cette relation faite de petites demandes, de services rendus, de discussions sur le pas de la porte et de gestes spontanés faisait tout simplement partie de la vie du village. Rien n’était organisé. Personne n’avait signé une charte de bénévolat. Pourtant, cette solidarité fonctionnait remarquablement bien.
Aujourd’hui encore, j’éprouve une immense gratitude envers toutes ces personnes. Certaines ont consacré beaucoup plus de temps à ma maman que je ne l’avais imaginé. Je ne l’ai découvert que bien plus tard.
À chacune d’elles, j’aimerais redire un immense merci.
Je leur ai souvent confié que, si un jour je pouvais leur rendre un peu du temps qu’elles avaient offert à notre maman, je le ferais avec énormément de plaisir. Non parce que je leur serais redevable, mais parce que je suis convaincu que la meilleure manière de remercier quelqu’un qui a donné de son temps est, à son tour, d’en offrir à d’autres.
Récolter ce que l’on a semé
En y réfléchissant, je me demande souvent si ma maman n’a pas simplement récolté ce qu’elle avait semé tout au long de sa vie.
Pendant des années, elle avait rendu visite à des personnes isolées, chez elles comme en maison de repos. Elle avait appris à lire à des adultes, consacré du temps à des associations et aidé beaucoup de personnes sans jamais attendre quoi que ce soit en retour.
Ce n’était pas une logique de donnant-donnant.
C’était simplement une manière d’habiter le monde.
Lorsque les années l’ont rendue plus fragile, cette solidarité est revenue vers elle avec une étonnante simplicité.
Je ne sais pas si la vie fonctionne toujours ainsi. Mais j’aime croire que le bien que nous faisons finit souvent par circuler d’une manière ou d’une autre.
Le maintien à domicile commence bien avant la dépendance
Nous parlons beaucoup du maintien à domicile. Pourtant, cette expression est parfois trompeuse.
Une maison ne maintient personne à domicile.
Ce sont les liens humains qui le permettent.
Une personne âgée peut disposer d’un logement parfaitement adapté, de soins de qualité et de toutes les aides techniques imaginables ; si elle est seule, le risque de basculer dans l’isolement demeure immense.
À l’inverse, quelques voisins attentifs peuvent parfois faire toute la différence.
Je suis convaincu que le maintien à domicile ne commence pas le jour où une personne devient dépendante. Il commence parfois vingt ans plus tôt, lorsque se construisent des relations de confiance avec les personnes qui vivent dans la même rue, le même immeuble ou le même village.
Le voisinage n’est pas seulement une proximité géographique.
C’est un patrimoine humain.
Reconstruire une culture du voisinage
Il ne s’agit pas de demander à chacun de devenir assistant social, infirmier ou médecin. Il s’agit simplement de retrouver une culture du voisinage.
Dire bonjour. Prendre quelques nouvelles. Proposer de rapporter un pain ou quelques courses lorsqu’on se rend au magasin. Vérifier qu’une personne ne manque de rien pendant une période de forte chaleur. Passer quelques minutes pour discuter.
Ces gestes paraissent dérisoires. Pourtant, ils permettent souvent de détecter une difficulté avant qu’elle ne devienne une urgence.
À l’heure où notre société vieillit rapidement, nous aurons besoin de davantage de moyens pour les soins, d’un meilleur accompagnement des aidants proches et de politiques publiques ambitieuses. Mais nous aurons aussi besoin de reconstruire cette solidarité de proximité que rien ne remplacera jamais.
Et si nous commencions aujourd’hui ?
Pendant cette période de canicule, mais aussi tout au long de l’année, j’aimerais lancer une invitation très simple.
Si une personne âgée vit près de chez vous, prenez quelques minutes pour aller lui dire bonjour. Demandez-lui si tout va bien. Vous ne résoudrez peut-être pas tous ses problèmes. Ce n’est d’ailleurs pas votre rôle. Mais vous créerez peut-être ce lien qui, un jour, permettra de détecter une difficulté, d’éviter un drame ou simplement de rendre une journée un peu plus douce.
Nous parlons souvent de la « première ligne » en pensant aux médecins, aux infirmières ou aux services d’urgence. Ils sont indispensables, mais ils arrivent souvent après qu’un problème est apparu.
La première ligne, celle qui voit, qui écoute, qui remarque les petits changements avant qu’ils ne deviennent de grandes difficultés, est beaucoup plus proche de nous.
La véritable première ligne du vieillissement n’est pas institutionnelle. Ce sont tes voisins.
Et peut-être qu’un jour, sans même t’en rendre compte, tu deviendras toi aussi ce voisin qui fera toute la différence dans la vie de quelqu’un.


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