Ces derniers mois, dans le cadre de notre enquête sur la « Protection économique des aînés« , j’ai été confronté à une situation qui continue à me poser question.
Ma maman se trouvait alors en revalidation. Son état nécessitait qu’elle puisse disposer d’une chaise roulante pour faciliter ses déplacements à sa sortie.
Comme beaucoup de familles dans cette situation, nous avons fait confiance aux professionnels qui l’accompagnaient. Un rendez-vous est organisé avec un kinésithérapeute spécialisé. Celui-ci prend le temps de poser de nombreuses questions, analyse les besoins, prépare un dossier, et nous explique qu’une offre va suivre.
Quelques jours plus tard, nous recevons un devis.
Le message est clair : il faut se décider assez rapidement, car la chaise roulante doit être préparée, adaptée, et les délais peuvent être importants.
J’emporte le devis pour réflexion.
Par prudence, je commence à effectuer quelques recherches sur internet. Je reprends les caractéristiques techniques indiquées dans l’offre, je compare, je regarde les modèles disponibles, les délais de livraison, les équipements proposés.
Et là, première surprise.
Je trouve rapidement des modèles qui semblent répondre aux mêmes besoins pour un montant avoisinant les 500 euros, livrables en quelques jours, parfois même sous 24 heures.
Le devis que nous avions reçu s’élevait, lui, à 2.307,63 euros.
La question n’était pas de savoir si une chaise roulante était nécessaire. Elle l’était. La question était de comprendre pourquoi une solution proposée dans un cadre médical pouvait atteindre un prix plusieurs fois supérieur à ce que l’on pouvait trouver, apparemment, pour un matériel comparable.
Je décide alors de demander des explications.
Et la réponse qui m’est faite me laisse sans voix :
« Ne vous inquiétez pas, c’est la mutuelle qui paiera. »
Sans jeu de mots, j’en suis presque tombé de ma chaise.
Sur le moment, je n’ai pas réagi. Mais cette phrase m’est restée en tête.
Car ce n’était précisément pas la réponse attendue.
La question n’était pas : qui paie ? La question était : pourquoi ce prix ?
Finalement, je n’ai pas donné suite à cette proposition. Nous avons trouvé une autre solution pour permettre à ma maman de disposer d’une chaise roulante à sa sortie de revalidation.
Mais cette expérience continue à nourrir ma réflexion.
Le problème du payeur invisible
Lorsqu’une personne paie directement un bien ou un service avec son propre argent, elle compare, elle vérifie, elle hésite, elle demande parfois un second avis.
Mais lorsque la facture est prise en charge par une mutuelle, une assurance, la sécurité sociale, ou une autre institution, le réflexe peut devenir différent.
Le prix semble disparaître.
Le patient ne paie pas directement ; le prestataire sait que le patient ne paie pas directement ; la facture est absorbée par un système collectif ; et chacun peut finir par considérer que « quelqu’un d’autre paie ».
Mais ce « quelqu’un d’autre » n’est pas une source d’argent magique.
La mutuelle, la sécurité sociale, les assurances et les pouvoirs publics sont financés par les cotisations, les impôts, les contributions sociales, et donc par l’ensemble de la collectivité.
Au bout du compte, c’est toujours quelqu’un qui paie.
Et ce quelqu’un, c’est nous tous.
Une question qui dépasse largement la chaise roulante
Cette réflexion ne concerne pas uniquement le matériel médical.
On retrouve parfois des mécanismes comparables dans les médicaments, les dispositifs médicaux, certaines prestations, les suppléments hospitaliers, les chambres individuelles, les services périphériques, ou encore les équipements proposés aux personnes âgées.
Bien entendu, il ne faut pas tomber dans la caricature.
La santé est un secteur complexe ; les professionnels doivent être correctement rémunérés ; la formation est longue ; les responsabilités sont importantes ; l’accompagnement humain est indispensable ; les situations médicales sont souvent bien plus complexes qu’elles n’en ont l’air.
Mais précisément parce que ce secteur est essentiel, il doit rester irréprochable dans l’usage des moyens collectifs.
Le problème n’est pas de rémunérer correctement les professionnels. Le problème apparaît lorsque des marges, des commissions, des habitudes commerciales ou des prix insuffisamment contrôlés viennent alourdir la facture, sans bénéfice clair pour le patient.
Le patient devient-il un client ?
Une autre évolution m’interpelle.
J’entends parfois certains prestataires parler de « clients » plutôt que de « patients ».
Le mot peut paraître anodin. Pourtant, il dit quelque chose.
Le soin est-il encore principalement un service rendu à une personne fragilisée, malade, âgée, inquiète, dépendante ? Ou devient-il progressivement un marché dans lequel la logique commerciale prend une place croissante ?
Je ne prétends pas avoir une réponse définitive.
Mais lorsque la première justification d’un prix élevé devient : « ce n’est pas grave, la mutuelle paiera », nous devons collectivement nous interroger.
Quand la vulnérabilité rend moins libre
Ce qui rend ces situations particulièrement sensibles, c’est le contexte dans lequel elles se produisent.
On ne prend pas ce type de décision dans un salon commercial, calmement, avec plusieurs semaines devant soi.
On les prend souvent dans un moment de fatigue, de maladie, de vieillissement, de stress familial, d’autorité médicale, de dépendance à l’égard des professionnels, ou d’urgence organisée autour d’une sortie d’hôpital ou de revalidation.
Dans ces moments-là, les familles sont vulnérables.
Elles veulent bien faire ; elles veulent éviter une erreur ; elles veulent protéger leur proche ; elles n’osent pas toujours contester ; elles craignent de passer pour difficiles ; elles font confiance.
Cette confiance est indispensable.
Mais elle ne peut pas devenir un angle mort économique.
Regarder les dépenses, ce n’est pas attaquer la santé
Nous parlons souvent du financement des soins de santé, du vieillissement, des pensions, de la dépendance, du maintien à domicile, des maisons de repos, des services publics, de l’enseignement et de la solidarité.
Nous cherchons des moyens pour préserver notre modèle social.
Mais si nous ne regardons jamais la manière dont l’argent est dépensé, nous risquons de passer à côté d’un enjeu majeur.
Il ne s’agit pas de faire des économies contre les patients.
Il s’agit au contraire de protéger les moyens qui doivent servir aux patients.
Chaque euro gaspillé est un euro qui manque ailleurs ; un euro qui ne finance pas une infirmière ; un euro qui ne finance pas un accompagnement à domicile ; un euro qui ne finance pas la prévention ; un euro qui ne finance pas une aide réelle pour une personne âgée.
Une question à ouvrir
Mon expérience avec cette chaise roulante n’est peut-être qu’un cas isolé.
Ou peut-être est-elle le symptôme d’un problème plus large.
Je ne peux pas l’affirmer sur la base de ce seul témoignage.
Mais je peux dire ceci : la phrase « ne vous inquiétez pas, c’est la mutuelle qui paiera » ne devrait jamais suffire à justifier un prix.
Dans un système de santé solidaire, la question du prix reste légitime.
Elle est même essentielle.
Parce que la solidarité n’a de sens que si l’argent collectif est utilisé avec rigueur, transparence et justice.
La vraie question n’est donc pas : « Est-ce que la mutuelle paie ? »
La vraie question est : « Le prix demandé est-il juste, proportionné ? »
C’est cette question que nous devons poser, calmement mais fermement, si nous voulons préserver un système de soins accessible, humain et durable.
Notre enquête sur la « Protection économique des aînés«


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